Dragon Ball ne devait pas exister.

Un groupe de personnages de Dragon Ball voyage sur un dragon, avec un paysage nuageux en arrière-plan. Goku est assis sur un nuage, entouré de Bulma, Yamcha, et d'autres personnages emblématiques.

Marketing Mythologies

Et c’est là que tout commence.

Ce texte s’adresse à ceux qui n’ont jamais regardé Dragon Ball. Et surtout à eux.

Si vous pensez que Dragon Ball est une histoire de personnages aux cheveux en pointe qui crient pendant vingt minutes avant de se battre, vous ratez quelque chose d’essentiel. Pas une œuvre de fiction. Un cas d’école en temps réel sur ce qui arrive quand l’argent et l’art entrent en collision, génération après génération. Et que l’argent gagne. Même après la mort de l’auteur. Même face à l’intelligence artificielle. Même face au chaos juridique.

En 2025, Dragon Ball a généré 190,6 milliards de yens, environ 1,3 milliard d’euros, pour Bandai Namco. Record absolu. Jamais une seule franchise dans l’histoire de cette entreprise n’avait atteint ce seuil en douze mois.

Son créateur était mort dix-neuf mois plus tôt.

Un homme piégé par son propre succès. Dès le début.

Illustration stylisée d'un homme avec un chapeau portant le mot 'SLUMP', entouré de petits personnages animés qui interagissent avec lui, lui faisant exprimer des émotions fortes.

Tout commence en 1980. Akira Toriyama, jeune dessinateur né à Nagoya en 1955, crée Dr. Slump pour le Weekly Shōnen Jump, magazine phare de Shueisha, géant de l’édition japonaise. La série cartonne immédiatement. Six mois plus tard, Toriyama veut tout arrêter. Il en a déjà assez.

Shueisha refuse. La règle dans le manga japonais est simple : tu peux arrêter, mais tu dois d’abord commencer autre chose. Toriyama travaille avec son éditeur Kazuhiko Torishima sur plusieurs one-shots, sans succès. Il est piégé. Torishima lui suggère de s’inspirer de sa passion pour les films de kung-fu hongkongais, Bruce Lee dans Enter the Dragon, Jackie Chan dans Drunken Master. Toriyama dira plus tard qu’il n’aurait jamais créé Dragon Ball s’il n’avait pas vu Drunken Master, dont il appréciait particulièrement le ton léger.

En 1983 paraît Dragon Boy, un prototype en deux parties. Bien reçu. En décembre 1984, Dragon Ball démarre dans le Weekly Shōnen Jump.

L’œuvre n’est pas encore ce qu’on croit connaître. C’est un manga d’aventure et d’humour, un gamin naïf, une quête de sept boules magiques, des personnages loufoques inspirés du roman chinois Le Voyage en Occident. Toriyama improvise, sans plan préétabli. Il avouera lui-même ne pas avoir planifié les détails de l’histoire, ce qui produira des incohérences et des changements de couleurs de personnages en cours de route.

Et ça marche. Trop bien. Pendant la serialisation de Dragon Ball, le Weekly Shōnen Jump atteint une circulation moyenne de 6,53 millions d’exemplaires hebdomadaires, le record absolu de son histoire. La machine s’emballe. Et Toriyama, lui, commence à perdre le contrôle de son œuvre.

L’homme invisible. Avant les Daft Punk, avant Gorillaz.

Un personnage animé avec un masque à gaz au centre, entouré de personnages de style manga avec des cheveux blonds et une peau verte, dans un fond coloré.

Il y a quelque chose que presque personne ne réalise quand on parle de Toriyama : il a inventé le personal branding de l’invisibilité avant que le concept n’existe. Avant les casques de robots des Daft Punk en 1993. Avant les avatars virtuels de Gorillaz en 2001. Avant les pseudonymes d’Elena Ferrante. Avant que quiconque parle de « construction d’image par l’absence ».

Depuis ses débuts de mangaka, Toriyama s’est attaché à préserver son anonymat. Souffrant d’agoraphobie, il assumait rechercher une vie d’ermite selon son biographe William Audureau. Alors que la quasi-totalité des mangakas de sa génération déménageaient à Tokyo pour se rapprocher du Weekly Shōnen Jump, Toriyama a toujours refusé. Il vivait à 300 km du siège de la Shueisha, dans la préfecture d’Aichi où il était né, communiquant avec son éditeur par fax et téléphone à une époque où c’était une contrainte logistique considérable.

Il n’a jamais accordé de nombreuses interviews dans la même année. Il a refusé systématiquement qu’on le prenne en photo. Il n’a pratiquement jamais paru à la télévision. Et quand il devait se représenter lui-même dans ses propres mangas, pour répondre au courrier des lecteurs par exemple, il se dessinait avec un masque à gaz, une tête d’oiseau, ou tout autre stratagème lui permettant de masquer son visage.

Ce personnage-avatar, connu des fans sous le nom de Tori-Bot, un petit robot avec un masque en forme de masque à gaz, est devenu son ultime représentation. Comme Toriyama ne souhaitait plus montrer son visage, c’est cette représentation qu’il utilisait dans toutes ses communications.

Il y a dans cette décision quelque chose de profondément stratégique, même si Toriyama ne l’a probablement jamais formulé en ces termes. En disparaissant derrière un avatar, il a rendu son œuvre plus grande que lui. Impossible de le réduire à une interview, une opinion, un scandale personnel. Impossible de le voir vieillir, douter, se contredire en public. L’homme reste mystérieux. L’œuvre absorbe toute la fascination.

Eiichiro Oda, qui a découvert Dragon Ball enfant et cité Toriyama comme son plus grand exemple, a adopté exactement la même stratégie. Ses apparitions publiques sont rarissimes, et il ne montre jamais son visage dans les médias. Lors d’une visite des studios Netflix pour l’adaptation live-action de One Piece, quelques photos ont filtré, on y voyait Oda de dos ou partiellement caché, jamais son visage complet. Oda a même révélé avoir utilisé certains traits du visage de Goku pour créer Luffy. Il a affirmé à plusieurs reprises que si Dragon Ball n’avait jamais existé, One Piece n’aurait sans doute jamais vu le jour.

Oda s’est créé un avatar, généralement une tête de poisson caricaturale, devenu sa signature visuelle officielle. Ce personnage évolue au fil du temps, reflétant parfois son état d’esprit. Il crée une proximité paradoxale : vous ne voyez jamais son visage, mais vous avez l’impression de le connaître.

C’est exactement ce que Toriyama avait compris avant tout le monde, sans y mettre de mot dessus. La proximité émotionnelle avec un auteur ne passe pas par son visage. Elle passe par son œuvre, ses avatars, ses silences choisis. Le masque à gaz dit plus sur Toriyama que n’importe quelle photo de plateau.

Les Daft Punk ont construit une carrière entière sur ce principe. Gorillaz en ont fait un concept artistique complet. Dans le monde du manga japonais, dans une industrie où l’auteur est roi et où la relation aux lecteurs est quasi intime, Toriyama l’avait déjà fait, sans studio de PR, sans consultant en image, sans stratégie consciente.

Juste un homme timide de Nagoya qui ne voulait pas qu’on le regarde. Et qui, paradoxalement, est devenu l’un des créateurs les plus regardés de l’histoire de la culture populaire mondiale.

Dragon Ball Z n’aurait jamais dû exister.

Groupe de personnages de Dragon Ball en train de voler sur un dragon, avec des nuages en arrière-plan. Goku et Bulma sont visibles, entourés d'autres personnages comme Piccolo et Krillin.

Voici la vérité que peu de gens comprennent en dehors des cercles de fans : Dragon Ball et Dragon Ball Z sont deux œuvres différentes dans l’esprit de leur auteur.

Le manga original, Dragon Ball, est une aventure légère, drôle, influencée par la comédie et les arts martiaux. Dragon Ball Z, rebaptisé ainsi par l’anime Toei pour distinguer la seconde partie, c’est ce que la machine a voulu. Des méchants toujours plus puissants. Des transformations spectaculaires. Des combats qui durent des dizaines d’épisodes.

Et tout ça aurait dû s’arrêter bien avant.

Selon l’éditeur historique de Toriyama, Kazuhiko Torishima, l’arc Freezer devait être la fin de Dragon Ball. Goku devient Super Saiyan, le guerrier le plus puissant de l’univers, et défait Freezer, le tyran intergalactique présenté comme la plus grande menace existante. Conclusion narrative parfaite. Le rideau aurait dû tomber là.

Mais Dragon Ball est à ce moment-là une infrastructure économique. Des centaines d’emplois chez Toei Animation, l’éditeur, les sous-traitants. Des contrats de licensing qui courent sur des années. Des produits dérivés dans les supermarchés du monde entier. Toriyama ne peut plus prendre l’avion ni faire de moto : les assurances refusent de couvrir un homme dont la mort entraînerait des pertes financières trop importantes.

Il cède. Il continue.

Puis à la fin de l’arc Cell, il veut arrêter à nouveau. La preuve la plus récente et la plus officielle date de février 2025 : Kazuhiko Torishima, Yu Kondo et Fuyuto Takeda, trois scénaristes ayant travaillé aux côtés de Toriyama, ont été interviewés dans un podcast japonais. Ils ont confirmé que Toriyama voulait arrêter Dragon Ball après l’arc Cell.

L’idée originale de Toriyama était poétique : Goku meurt au combat face à Cell, et son fils Gohan prend le relais. Une passation de génération en génération. Une fin qui aurait changé le shōnen pour toujours. Mais suite au succès retentissant de l’œuvre, les éditeurs ont poussé Toriyama à continuer. Les fans voulaient Goku, pas son fils.

La saga Buu, troisième acte non voulu, porte les stigmates de cet épuisement créatif. Beaucoup d’analystes y lisent une parodie consciente des propres conventions de Toriyama : humour absurde, méchants grotesques, transformations de plus en plus ridicules. Un auteur qui dit à sa machine, sans pouvoir s’exprimer autrement : « Vous voulez des transformations et du combat sans fin ? Très bien, en voilà, en pire. »

Dragon Ball Z n’est pas une suite. C’est un résidu. Une machine qui a continué à tourner parce qu’on ne pouvait pas se permettre qu’elle s’arrête.

Et le Super Saiyan lui-même, la transformation blonde iconique reproduite sur des millions de produits dérivés dans le monde entier ? Elle est née d’une contrainte de production. L’assistant de Toriyama passait trop de temps à noircir les cheveux de Goku. Des cheveux blonds, c’est plus simple à dessiner. Une idée pratique devenue icône planétaire. La machine transforme tout en système.

Hollywood s’en mêle. Et fout tout par terre.

Affiche du film Dragonball Evolution avec un personnage principal en action, entouré de plusieurs autres personnages sur un fond de ville au coucher de soleil.

En 2009, la 20th Century Fox produit Dragonball Evolution. Budget : 45 millions de dollars. Ambition : conquérir le marché mondial avec la plus grande franchise manga de la planète.

Résultat : une moyenne de 0,81 sur 5. L’un des pires films de tous les temps selon ses propres évaluations critiques.

Ce qui s’est passé en coulisses est une leçon de gestion de propriété intellectuelle que toute école de commerce devrait étudier. La Fox a bien envoyé le scénario à Toriyama. Il l’a retourné avec des commentaires détaillés. Tous ses conseils ont été ignorés. Le scénario montrait, selon ses propres termes, une connaissance très limitée de son monde et de ses personnages.

Toriyama, dans sa réaction publique, a dit : « En tant que créateur, je me suis d’abord dit Huh ? en voyant le scénario et le design des personnages. » C’est l’une des réactions les plus diplomatiquement dévastatrices de l’histoire du divertissement. Un Huh ? qui résume tout.

Le scénariste Ben Ramsey a admis plus tard n’avoir écrit le script que pour des raisons financières, sans vraiment s’identifier au matériau source. L’acteur principal Justin Chatwin, après la mort de Toriyama, s’est excusé publiquement : « Désolé d’avoir tellement gâché cette adaptation. »

Mais voici le paradoxe marketing de l’histoire : sans Dragonball Evolution, il n’y aurait probablement pas eu de Dragon Ball Super. Le désastre a tellement agacé et blessé Toriyama qu’il a décidé de reprendre la main sur sa franchise. Suite à l’échec, il s’est totalement réinvesti, allant jusqu’à réécrire quasi intégralement le scénario de Battle of Gods et retravailler les designs des personnages. Beerus, d’abord imaginé comme une créature reptilienne, est devenu un chat humanoïde inspiré de son propre animal domestique.

Battle of Gods en 2013 a rapporté 3 milliards de yens en Japan seul, avec 92% d’approbation dans les sondages cinéma, contre 24% pour Evolution. Les salles ont dû prolonger leurs projections.

L’humiliation de 2009 a relancé la franchise pour une décennie. Parfois, la pire chose qui puisse arriver à une IP est le déclencheur de sa renaissance.

La machine à 190 milliards de yens.

Deux personnages assis dans un intérieur animé de bateau, discutant autour d'une table avec des boissons, tandis que diverses scènes de pirates se déroulent en arrière-plan.

Toriyama décède le 1er mars 2024. L’annonce est faite publiquement le 8 mars par Shueisha. À Buenos Aires, 20 000 personnes se réunissent dans les rues pour former une Genkidama géante en hommage. Des millions de joueurs font de même sur les serveurs de Dragon Ball Xenoverse 2. Des présidents signent des communiqués. Des studios hollywoodiens publient des messages de condoléances.

Et la machine, elle, ne s’arrête pas.

Pour comprendre la structure économique qui rend Dragon Ball littéralement immortel, voici les chiffres. Les jeux vidéo Dragon Ball ont vendu plus de 80 millions d’unités dans le monde, pour plus de 10 milliards de dollars de revenus cumulés dans le seul secteur gaming. 260 millions de copies du manga vendues. Pendant la serialisation originale, les numéros du Jump contenant Dragon Ball ont généré à eux seuls 554 milliards de yens de revenus de vente.

Et le record de 2025 : Dragon Ball a généré 190,6 milliards de yens entre avril 2024 et mars 2025, la première fois dans l’histoire de Bandai Namco qu’une franchise atteint ce seuil en douze mois. La différence avec Gundam, deuxième franchise du groupe, est de 37 milliards de yens.

Ce record s’explique par une synergie parfaite entre trois sorties simultanées : Dragon Ball Daima en anime, Dragon Ball : Sparking! Zero en jeux vidéo, et les 10 ans de Dokkan Battle sur mobile. Chaque pilier amplifie les autres. L’annonce d’un jeu booste les figurines. Le nouvel anime relance les abonnements aux anciens. Le mobile capitalise sur la nostalgie réactivée.

Ce n’est plus une franchise. C’est un écosystème d’amplification mutuelle, conçu pour que chaque nouveau contenu serve de publicité pour tous les anciens.

La guerre des droits. Ou comment une franchise peut se battre contre elle-même.

Goku et Freezer s'affrontent dans une bataille intense, avec Goku donnant un coup de poing et Freezer se défendant.

Derrière les records, une bataille juridique d’une complexité shakespearienne.

En 2016, Shueisha crée la Dragon Ball Room, un département interne dédié à optimiser la franchise, et en confie la direction à Akio Iyoku, l’ami personnel et porte-parole de Toriyama. Les deux hommes travaillaient en confiance totale depuis des années.

En 2022, Shueisha transfère Iyoku dans un autre département commercial. Toriyama est furieux. La présidente de Shueisha se rend personnellement à son domicile dans la préfecture d’Aichi pour le convaincre de rester. Sans succès.

En 2023, Iyoku démissionne et fonde Capsule Corporation Tokyo, du nom de l’entreprise fictive de Bulma dans la série. Un geste symbolique chargé de sens. Sa revendication : gérer les droits créatifs hors publication, jeux vidéo, séries d’animation, merchandising, en laissant le manga à Shueisha.

Shueisha, Bandai Namco et Capsule Corporation Tokyo se retrouvent dans une impasse. Bandai Namco, qui génère des milliards avec Dokkan Battle et Sparking! Zero, demande une réunion d’urgence pour clarifier qui contrôle quoi.

Toriyama meurt au milieu de cette bataille. Les disputes se poursuivent sans lui. Selon des sources internes citées par le magazine économique Toyo Keizai : « les différends sont toujours en suspens. » La famille Toriyama est désormais au centre des négociations.

Signe que l’argent finit toujours par trouver un accord : lors de l’annonce de Dragon Ball Super : Beerus en janvier 2026, Akio Iyoku était présent aux côtés de Shueisha, premier signal d’un dégel, sous la pression des milliards en jeu.

Beerus, le Dieu de la Destruction, sera présenté au public pour la troisième fois dans cette édition remasterisée prévue à l’automne 2026 sur Fuji TV : une première dans le film de 2013, une deuxième dans la série 2015, une troisième dans ce remaster. Même personnage. Même histoire. Troisième génération. Nouveau cash.

Les fans font désormais mieux que les studios. Et c’est le prochain problème.

Il y a un phénomène qui se développe sous les radars des studios et qui va redéfinir la relation entre franchise et audience.

Des fans armés d’outils d’IA, Midjourney, Runway, Sora, Seedance, recréent des scènes de Dragon Ball avec une qualité visuelle qui dépasse parfois les productions officielles. Des bandes-annonces de films imaginaires avec de vrais acteurs. Des courts métrages animés dans le style Toriyama. Des concepts de suites qui ne seront jamais produits. Un utilisateur a créé une bande-annonce de film Dragon Ball Z entièrement générée par IA avec Jackie Chan en Tortue Géniale, Emilia Clarke en Bulma et Ryan Reynolds en Goku. La communauté a été sidérée.

Et la comparaison est cruelle pour Hollywood. Dragonball Evolution avait coûté 45 millions de dollars et représentait l’une des pires notes jamais enregistrées sur les grandes plateformes de notation. Ces fans créent pour zéro budget et produisent quelque chose de plus fidèle à l’esprit de l’œuvre.

Le nouveau modèle vidéo Seedance 2.0 de ByteDance génère des clips hyperréalistes, avec cohérence impressionnante des mouvements et audio natif de qualité troublante. Des vidéos quasiment impossibles à distinguer d’une production humaine. Un site communautaire Dragon Ball a conclu en mars 2025 : « Imaginez dans 10 ans, appliqué à l’art de Dragon Ball. »

Mais ce n’est pas seulement une question de fans amateurs. Toei Animation elle-même a annoncé son intention d’intégrer l’IA dans sa chaîne de production, storyboard, spécification des couleurs, création de décors, correction des intervalles d’animation, via un partenariat avec Preferred Networks, spécialiste japonais de l’IA.

Ce que ça signifie concrètement : la frontière entre production officielle et création fan est en train de disparaître. Pas demain. Maintenant.

La question stratégique qui va se poser à Shueisha, Toei et Bandai Namco dans les cinq prochaines années n’est plus « comment protéger notre IP contre la copie ». C’est « comment une franchise continue de contrôler sa propre image quand des milliers de créateurs peuvent produire du contenu indiscernable du canon officiel ? »

Star Wars a déjà ce problème. Dragon Ball va vivre la même tension, mais avec une communauté encore plus mondialement engagée et des outils encore plus accessibles.

Ce que Dragon Ball enseigne vraiment au marketing.

Un nouveau guerrier rejoint le combat, personnage avec des cheveux roses en arrière-plan dynamique.

Toriyama voulait arrêter après le tome 5. Puis après le tome 16. Puis après Freezer, confirmation officielle. Puis après Cell, confirmation officielle en 2025. À chaque fois, la machine économique a décidé autrement.

Il y a dans cette trajectoire une tension fondamentale que tout stratège de marque devrait méditer. Une IP n’est pas un produit. C’est un contrat social entre une communauté et un univers. Quand cet univers est géré uniquement par la logique financière, comme Dragonball Evolution l’a démontré de manière spectaculaire, la communauté se révolte et punit la marque. Quand il est géré par quelqu’un qui comprend à la fois l’argent et l’âme de l’œuvre, comme Iyoku l’a fait pendant des années, la machine et l’art coexistent.

La mort de Toriyama a exposé une vulnérabilité que toutes les grandes franchises partagent : la dépendance à un gardien humain de l’identité créative. Sans lui, Shueisha produit des produits. Avec lui, elle produisait de la culture.

Et puis il y a la leçon la plus contre-intuitive de toutes : l’humiliation de 2009 a sauvé Dragon Ball. Parfois, la pire chose qui puisse arriver à une franchise est le déclencheur de sa renaissance. La honte a ramené l’auteur. L’auteur a ramené les fans. Les fans ont ramené les milliards.

Enfin, il y a ce que l’IA va changer. La production officielle ne sera plus le seul lieu de légitimité d’une franchise. Les fans vont produire du contenu canon-like. Certains seront meilleurs que les originaux. Les studios vont devoir choisir : réprimer juridiquement, ignorer, ou intégrer. Les franchises qui survivront sont celles qui comprennent que leur communauté est désormais un studio de production décentralisé et qui trouvent comment en faire un atout plutôt qu’une menace.

Dragon Ball a survécu à son auteur. Il va devoir survivre à ses fans.

Toriyama est né en 1955 dans une ville industrielle du Japon. Il voulait devenir illustrateur publicitaire. Il a fini par créer l’une des forces culturelles les plus puissantes du XXe et du XXIe siècle, en grande partie malgré lui.

Goku n’a jamais vraiment vieilli. Toriyama, lui, s’est épuisé à alimenter une machine qui refusait de s’éteindre.

C’est peut-être la dernière leçon de Dragon Ball : les plus grandes œuvres finissent par dépasser ceux qui les ont créées. Et ce dépassement n’est jamais propre, jamais beau. C’est une négociation sans fin entre l’argent, l’art et la mémoire.


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